Les maladies d’origine alimentaire et la sécurité alimentaire dans un climat en mutation

mussels

Au Canada, que ce soit le long des côtes où à travers ses terres agricoles, les changements climatiques transforment bien plus que les paysages et les conditions météorologiques. Ils changent aussi quelque chose de bien moins visible : la sécurité de notre nourriture. Les températures plus chaudes, les régimes pluviométriques changeants et la fréquence des phénomènes météorologiques extrêmes créent des conditions où des bactéries, des virus et des toxines nuisibles peuvent se multiplier. Ces changements augmentent les occasions pour que des maladies d’origine alimentaire s’introduisent dans le système alimentaire en passant des fermes ou des champs aux lacs, aux rivières et aux eaux côtières [1]

Les maladies d’origine alimentaire ont toujours existé au Canada. Ce qui change, c’est l’environnement qui les soutient. Lorraine McIntyre, une spécialiste de la sécurité alimentaire et de la santé environnementale au BC Centre for Disease Control, explique que son travail se situe de plus en plus à l’intersection du climat et de la santé : « Beaucoup de ces problèmes existent depuis longtemps, mais les pressions climatiques compliquent les choses. »

Qu’est-ce que les maladies d’origine alimentaire?

Les maladies d’origine alimentaire sont des maladies provenant de la consommation d’aliments contaminés. La contamination survient lorsque les aliments sont exposés à des micro-organismes nuisibles, tels que des virus, des bactéries ou des parasites, ou à des toxines produites par des organismes comme les algues ou les champignons[2] Voici des exemples courants :

  • Salmonelle
  • E. coli
  • Norovirus
  • Espèces de Vibrio
  • Biotoxines marines issues de proliférations d’algues nuisibles
  • Mycotoxines dans des cultures telles que les céréales et le maïs

Les symptômes vont d’une maladie gastro-intestinale légère à des complications neurologiques ou potentiellement mortelles sévères[2] [3] De nombreux cas ne sont pas signalés, ce qui rend le véritable fardeau difficile à mesurer. La contamination peut survenir à n’importe quel niveau de la chaîne alimentaire : dans les fermes, dans le sol ou l’eau, lors du traitement et du transport, dans les commerces et restaurants, ou même dans nos propres cuisines domestiques.

REGARDEZ L’océan, les mollusques et la santé humaine

Cette vidéo explore l’impact des changements climatiques sur la santé des océans, la sécurité de la récolte des mollusques et la santé des personnes qui consomment des mollusques. Ken Thomas raconte son expérience lorsqu’il a contracté le norovirus après avoir mangé des mollusques insuffisamment cuits dans une ferme conchylicole locale de confiance. Son expérience met en lumière la vulnérabilité des mollusques face aux risques liés au climat tels que les pluies extrêmes et les dômes de chaleur, même issus de fermes bien gérées, et souligne l’importance des connaissances locales pour relever ces défis émergents. Lorraine McIntyre, une spécialiste de la sécurité alimentaire et de la santé environnementale au BC Centre for Disease Control, apporte un éclairage sur la manière dont les facteurs climatiques, tels que la hausse de la température de l’eau et le ruissellement de surface, augmentent le risque de maladies d’origine alimentaire chez les mollusques. Bryant Deroy, agent scientifique à Parcs Canada, travaille le long de la côte avec les communautés, améliorant l’accès aux sites de récolte sûrs.

Trajectoires climatiques affectant la salubrité des aliments

Les changements climatiques influencent les maladies d’origine alimentaire par de multiples trajectoires interreliées.

Des températures plus chaudes

La hausse des températures permet à certains agents pathogènes de croître plus rapidement et de survivre plus longtemps dans les environnements terrestres et marins. Dans les eaux côtières, certaines bactéries comme le Vibrio sont connues pour se multiplier plus rapidement dans des conditions plus chaudes.

Les programmes de surveillance en Colombie-Britannique ont déterminé un seuil de température associé à un risque accru de maladie. Comme l’explique Lorraine McIntyre, « nous savons que dès que la température moyenne de surface de la mer est de 15,3 ⁰C, nous commencerons à voir des maladies à Vibrio en l’espace de quelques semaines, et c’est un facteur environnemental que nous surveillons depuis de nombreuses années maintenant ». Parallèlement, les tendances à long terme sont encore étudiées. Bien que les conditions de réchauffement soient préoccupantes, Mme McIntryre affirme que les chercheurs n’ont pas encore établi de modèles cohérents quant à la rapidité avec laquelle ces seuils sont atteints d’année en année. La recherche sur ce sujet est encore nouvelle et émergente. Au Québec, une étude menée dans l’estuaire et le golfe du Saint-Laurent a révélé que le risque de maladies à Vibrio dans un climat changeant s’étendait significativement à de nouvelles zones où le Vibrio n’était auparavant pas une préoccupation. [4]

Des conditions météorologiques extrêmes et les trajectoires de contamination

De fortes pluies et des inondations peuvent emporter les contaminants des terres vers les cours d’eau, notamment par le ruissellement agricole, les débordements d’eaux usées et les déjections animales. Les périodes de sécheresse suivies de pluies intenses peuvent être particulièrement risquées. Les matières qui s’accumulent sur les terres peuvent être rapidement rejetées dans les rivières et les eaux côtières, augmentant ainsi les risques de contamination pour les cultures, les sources d’eau potable et les bancs de mollusques. Comme le note Mme McIntyre, ces pressions ne sont pas entièrement nouvelles, mais les changements climatiques les intensifient : les conditions environnementales varient davantage, avec des périodes « très humides, très rapides, puis très chaudes », affectant à la fois les écosystèmes et les patrons de contamination.

Les systèmes alimentaires côtiers : une récolte sécuritaire des mollusques dans des océans en mutation

Le Canada possède la plus longue côte du monde, s’étendant sur plus de 240 000 kilomètres. Pour de nombreuses communautés, les mollusques ne sont pas seulement une ressource économique, mais aussi une base culturelle et nutritionnelle. Les mollusques sont particulièrement importants dans de nombreuses communautés autochtones, où la récolte est une source de nutriments et une pratique culturelle. On estime que les communautés autochtones consomment jusqu’à 15 fois plus de mollusques que la moyenne nationale, ce qui peut augmenter les risques d’exposition en cas de contamination [5]

Les mollusques sont particulièrement vulnérables aux changements environnementaux. En tant que filtreurs, ils concentrent les micro-organismes et les toxines provenant de l’eau environnante. Une préoccupation majeure concerne les biotoxines marines produites lors des proliférations d’algues nuisibles. Lorraine McIntyre mentionne : « Ces toxines sont insipides, inodores, incolores, et le plus important est que la cuisson ne les élimine pas. Alors, il ne s’agit pas simplement d’une question d’éviter la consommation des mollusques crus, mais d’éviter aussi les mollusques cuits. »

Si un changement du système est essentiel, les pratiques individuelles sont également importantes. Voici quelques recommandations pour réduire les maladies d’origine alimentaire lors de la consommation de mollusques :

  • vérifier les cartes et les avis d’arrêts de récoltes de mollusques;
  • garder les mollusques au frais pendant le transport;
  • bien cuire les mollusques;
  • éviter la récolte après de fortes pluies.

« Assurez-vous que la zone de récolte des mollusques est ouverte en vérifiant la carte. Mais aussi, si vous mangez des mollusques, commencez peut-être avec une petite quantité. Et si vous éprouvez l’une de ces sensations, arrêtez de les manger tout de suite », conseille-t-elle.

Mme McIntyre souligne également que la salubrité des aliments dans les systèmes commerciaux est généralement pointue, grâce aux programmes de surveillance. Cependant, les risques sont plus élevés dans les zones qui ne sont pas testées de façon régulière. Il est important d’exiger davantage de surveillance pour accroître l’accès et l’équité aux ressources conchylicoles.

Lien entre les maladies d’origine hydrique et les maladies d’origine alimentaire

Les changements climatiques affectent également la manière dont les virus peuvent contaminer l’eau. Une grande partie de la nourriture que nous consommons provient de cette eau, ou cette dernière est utilisée pour irriguer la nourriture que nous cultivons, rendant souvent étroitement liées les maladies d’origine hydrique et alimentaire. Le norovirus, l’une des causes les plus courantes de maladies gastro-intestinales, se transmet d’une personne à l’autre, mais peut pénétrer dans les milieux aquatiques par les eaux usées. Lors des fortes pluies, les systèmes d’eaux usées peuvent déborder ou fuir, permettant aux particules virales d’entrer dans les eaux côtières. Les mollusques peuvent alors filtrer et concentrer ces particules. « Ces particules virales [...] peuvent flotter à la surface de l’océan et parcourir de longues distances », explique Lorraine McIntyre, augmentant le risque de contamination dans les zones où les mollusques sont récoltés. Les virus tels que le norovirus sont difficiles à éliminer par un traitement standard des eaux usées, ce qui signifie que ces risques peuvent augmenter à mesure que la fréquence des précipitations extrêmes augmente en raison des changements climatiques.

Risques alimentaires liés aux terres

Les changements climatiques affectent également l’agriculture et les systèmes d’élevage. La nourriture que nous cultivons sur la terre et les animaux que nous élevons dans les fermes sont tous sensibles aux agents pathogènes ou toxines, et risquent de transmettre des maladies d’origine alimentaire à nous, les consommateurs.

Les mycotoxines sont des toxines produites par les champignons, en particulier les moisissures, et peuvent être présentes dans des cultures telles que les céréales et le maïs. Les facteurs liés au climat qui influencent la croissance des moisissures produisant des mycotoxines incluent la teneur en humidité, l’humidité et la température[6]. En raison des changements climatiques, ces conditions devraient évoluer au Canada, et peuvent entraîner des défis tels qu’une augmentation des parasites agricoles, lesquels causent des dommages physiques aux plantes. Les plantes endommagées sont plus sensibles aux maladies et à l’invasion de moisissures, ce qui peut augmenter la production de toxines[7].

Pour la santé humaine, les mycotoxines peuvent provoquer différents effets toxiques selon le type et l’importance de l’exposition. Des doses élevées peuvent entraîner des maladies plus graves ou la mort, et des doses plus faibles peuvent entraîner une toxicité chronique affectant les poumons, le système nerveux et le tube digestif.

Les maladies infectieuses zoonotiques (également appelées MIZ) sont des maladies transmises entre les animaux et les humains. Les changements climatiques influencent notre exposition aux MIZ. Dans le contexte des maladies d’origine alimentaire et de la salubrité alimentaire, il est important de prendre en compte la santé du bétail tel que les bovins, les poulets et les porcs. Le bétail est également affecté par le stress dû à la chaleur, qui peut affaiblir le système immunitaire et augmenter la susceptibilité à des infections telles que la salmonelle et le Campylobacter, des agents pathogènes pouvant pénétrer dans l’approvisionnement alimentaire s’ils ne sont pas correctement contrôlés[8]

Risques inégaux et maladies sous-déclarées

En matière de sécurité alimentaire, les changements d’origine climatique n’affectent pas tout le monde de la même manière. Les communautés côtières et isolées, en particulier les communautés autochtones, sont plus susceptibles de dépendre d’aliments récoltés localement, y compris les mollusques. Ces aliments ont une importance culturelle et une importance nutritionnelle.

Lorsque les zones de récolte deviennent dangereuses ou incertaines, les communautés peuvent être contraintes de dépendre davantage des aliments achetés en magasin, souvent plus coûteux et moins nutritifs. Les maladies d’origine alimentaire liées aux mollusques sont également significativement sous-déclarées. Contrairement aux infections bactériennes, les toxines ne peuvent pas être facilement détectées lors des tests médicaux standards. Comme l’explique Lorraine McIntyre, « la plupart des maladies qui nous sont signalées proviennent généralement de personnes qui récoltent dans les parcs ou de communautés autochtones qui récoltent pour subvenir à leurs besoins ». Cela crée une mauvaise compréhension de l’endroit où la maladie survient. Elle suggère également qu’on s’inquiète d’une exposition chronique et faible aux toxines chez les personnes qui consomment fréquemment des mollusques, bien que des recherches dans ce domaine soient encore à leurs balbutiements.

Surveillance et adaptation

Avec les changements climatiques naît le besoin d’avoir des systèmes de surveillance plus étoffés et plus flexibles. Les programmes qui règlementent les zones de récolte commerciale ont été efficaces pour empêcher la récolte dans les zones à haut risque. Cependant, une surveillance plus rigoureuse est nécessaire lors des récoltes récréatives et communautaires afin de rouvrir des zones auparavant fermées en raison des risques de maladie. De nouveaux outils sont en cours de développement pour soutenir les zones de récolte récréatives et communautaires, notamment :

  • une surveillance environnementale en temps réel;
  • des cartes et des avis sur la récolte des mollusques;
  • des outils génomiques pour déterminer les sources de contamination.

Ces outils visent à mieux comprendre d’où provient la contamination et comment la prévenir avant qu’elle n’atteigne les personnes. L’intendance menée par les Autochtones est également primordiale pour toute mesure d’adaptation. Les programmes de surveillance communautaires s’étendent, permettant aux conchyliculteurs (personnes qui récoltent des mollusques) locaux de suivre les conditions environnementales et de faciliter une prise de décision éclairée.

Ce que les individus peuvent faire

La surveillance et le suivi des épidémies de maladies d’origine alimentaire deviennent de plus en plus essentiels pour réduire les maladies. Utiliser ces ressources pour déterminer les zones où le risque peut être plus élevé peut nous aider à prendre de meilleures décisions afin d’éviter une maladie potentielle.

La sensibilisation

La sensibilisation de la population à ces méthodes de surveillance, ainsi que la connaissance des maladies potentielles auxquelles nous pouvons être exposés devraient être des priorités afin que les gens puissent être conscients des risques élevés d’exposition à la maladie.

L’éducation

L’éducation sur les possibles maladies d’origine alimentaire locales, les points de contamination possibles et les pratiques de manipulation des aliments qui réduisent ou éliminent le risque de maladie. Soyez conscient des rappels alimentaires locaux et suivez toutes les précautions recommandées.

La prévention

Il existe de nombreuses façons de réduire nos risques de maladies d’origine alimentaire. Nous pouvons d’abord mettre en place des pratiques de manipulation des aliments sécuritaires, telles que le nettoyage des surfaces et la cuisson des viandes à la température recommandée. De plus, faire attention à l’achat d’aliments locaux de saison et bien entreposer les aliments sont également des moyens utiles permettant de réduire les maladies.

Un climat changeant, un système alimentaire changeant

Les changements climatiques ne créent pas de nouvelles maladies d’origine alimentaire. Au contraire, ils modifient les conditions environnementales qui permettent aux agents pathogènes et toxines existants de se propager et de persister. Les océans plus chauds, les précipitations plus abondantes et les écosystèmes en évolution complexisent la salubrité alimentaire, en particulier dans les régions côtières. Parallèlement, les avancées scientifiques et celles en matière de surveillance créent de nouvelles occasions de réplique. Mme McIntyre pose ce constat : « C’est enthousiasmant de voir tous les nouveaux travaux, tous les outils génomiques disponibles aujourd’hui; ils vont nous aider à résoudre ces problèmes qui persistent depuis très, très longtemps... Ça me donne de l’espoir. »

References

  1. Government of Canada. (n.d.). Risks to health from climate change. Retrieved from https://www.canada.ca/en/health-canada/services/climate-change-health/risks-to-health.html
  2. World Health Organization. (n.d.). Foodborne diseases. Retrieved from https://www.who.int/health-topics/foodborne-diseases#tab=tab_1
  3. BC Centre for Disease Control. (n.d.). Foodborne and waterborne diseases. Retrieved from https://www.bccdc.ca/health-info/disease-types/foodborne-waterborne-diseases
  4. St-Hilaire, A. (2019). Modélisation de scénarios futurs de température de l'eau en milieu côtier et implications sur les infections potentielles par Vibrio parahaemolyticus et Vibrio vulnificus : Application aux bancs coquilliers de l'estuaire et du golfe du Saint-Laurent (Rapport final). Ouranos. https://www.ouranos.ca/en/projects-publications/modeling-future-water-temperature-scenarios-coastal-environments-and
  5. Cisneros-Montemayor, A. M., Pauly, D., Weatherdon, L. V., & Ota, Y. (2016). A global estimate of seafood consumption by coastal Indigenous peoples. PLOS ONE, 11(12), e0166681. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0166681
  6. Government of Manitoba. (n.d.). Mycotoxins. Retrieved from: https://www.gov.mb.ca/agriculture/food-safety/at-the-food-processor/mycotoxins.fr.html
  7. Government of Canada. (n.d.). Climate change impacts on agriculture. Retrieved from https://agriculture.canada.ca/en/environment/climate-change/climate-change-impacts-agriculture#d
  8. Nicola Lacetera, Impact of climate change on animal health and welfare, Animal Frontiers, Volume 9, Issue 1, January 2019, Pages 26–31, https://doi.org/10.1093/af/vfy030

 

 

Référence d'article recommandée

Atlas climatique du Canada. (2026) Les maladies d’origine alimentaire et la sécurité alimentaire dans un climat en mutation. Prairie Climate Centre. https://climateatlas.ca/les-maladies-dorigine-alimentaire-et-la-securite-alimentaire-dans-un-climat-en-mutation